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Sommet Trump-Xi Jinping : Entre possession et mouvement – Le duel des flux au seuil de la rencontre de mai

16 avril 2026
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Sommet Trump-Xi Jinping : Entre possession et mouvement – Le duel des flux au seuil de la rencontre de mai
Le président américain Donald Trump et le président chinois Xi Jinping lors d'une rencontre bilatérale organisée durant le sommet du G20 à Osaka, le 29 juin 2019. Source image: Kevin Lamarque/File Photo

Dans la mythologie des grandes confrontations, chaque pouvoir impose son propre rapport au temps. L’un agit avec la célérité de Zeus, capable de figer le mouvement adverse par la rupture immédiate des flux, là où l’autre fonde sa puissance sur l’ancrage immuable des positions.

À cette vitesse qui paralyse les artères vitales du système-monde, le second acteur oppose la patience de Chronos: un poison lent dont la virulence n’apparaît qu’à l’heure des bilans, lorsque les stocks s’épuisent et que le silence gagne les usines.

Ce n’est pas tant une mutation de la nature même de la grandeur stratégique – laquelle repose toujours sur le socle de la possession – qu’un choix délibéré d’exercer une autorité cinétique sur le mouvement.

De Caracas à Téhéran, jusqu’aux ambitions naissantes sur les confins du Groenland, une doctrine de l’asphyxie prend corps. Elle consiste à convertir méthodiquement chaque dépendance logistique en levier de contrainte, transformant les nécessités industrielles d’hier en instruments de neutralisation d’aujourd’hui.

Deux goulets d’étranglement incarnent désormais cette confrontation asymétrique, alors qu’une fenêtre de négociation étroite semble condamnée à se refermer d’ici six semaines.

Nous assistons à la phase initiale de l’affrontement entre les deux plus grandes économies de la planète.

Le premier goulet : Du Vénezuela au pétrole iranien et le blocus d’Ormuz

Le 15 avril, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a déclaré sans détour à Reuters : « Ils ne pourront pas obtenir leur pétrole. Ils peuvent obtenir du pétrole. Pas du pétrole iranien. ».

Par cette formule lapidaire, il officialisait ce que les opérations navales américaines avaient déjà rendu tangible sur le terrain puisque le blocus sélectif du détroit d’Ormuz produit d’ores et déjà ses effets. Dans les premières quarante-huit heures, aucune violation n’a été constatée sur les cargaisons en provenance d’Iran.

Il ne s’agit pas d’une coupure totale d’approvisionnement, mais d’une pression calibrée, d’autant plus redoutable qu’elle vise une part significative des importations chinoises estimées entre 11 et 13 %, soit environ 1,38 million de barils par jour.

Même si Pékin dispose de réserves stratégiques conséquentes, la hausse immédiate des cours – le Brent franchissant le seuil des 102 dollars – fait naître une tension réelle sur les coûts énergétiques et, par ricochet, sur l’équilibre même de son économie.

Quelques heures à peine après cette déclaration, le ministre russe des affaire étrangère, Sergueï Lavrov, en visite à Pékin, apportait la réponse russe. Moscou se disait prête à compenser le déficit. Reçu personnellement par Xi Jinping, le ministre des Affaires étrangères a signé avec son homologue chinois un nouveau cadre de consultations bilatérales pour 2026, tandis que les deux capitales dénonçaient de concert les tentatives de « containment » dirigées contre elles.

Deux propositions, presque simultanées, déposées sur la même table à Pékin. Et pourtant, ni l’une ni l’autre ne semble en mesure de résoudre le problème structurel qui se pose à la Chine.

Du côté russe, les oléoducs existants – à commencer par l’ESPO – tournent déjà à pleine capacité, tout comme Power of Siberia-1 pour le gaz naturel. Power of Siberia-2 demeure à l’état de projet. Le transport ferroviaire peut certes apporter un complément, mais il est loin de pouvoir remplacer un volume quotidien de 1,38 million de barils de brut maritime. L’offre russe relève davantage de la solidarité diplomatique que d’une solution opérationnelle immédiate et scalable.

Quant au blocus américain, il reste mesuré car les tankers non iraniens continuent pour l’essentiel de transiter, comme l’a montré le cas du Rich Starry. Mais le signal est que Washington tient le point de passage le plus critique pour l’énergie chinoise après le rationnement vénézuélien.

Avant que la première bombe ne tombe sur Téhéran, Washington avait déjà redirigé 900 000 barils par jour de brut vénézuélien loin de la Chine et vers des raffineries américaines, européennes et indiennes. Chevron, Vitol et Trafigura commercialisent désormais le pétrole PDVSA sous la licence générale 52. La part de la Chine dans les exportations vénézuéliennes s’est effondrée, passant de plus de 600 000 barils par jour à 48 000 en février, une chute de 67 pour cent en quelques semaines. Les États-Unis n’ont pas annoncé cette opération au Venezuela comme une préparation. Ils l’ont présenté comme une promotion de la démocratie. La Chine achète de 80 à 91 pour cent des exportations pétrolières de l’Iran, environ 1,38 million de barils par jour transitant par le détroit d’Ormuz.

Ainsi Pékin se trouve-t-il pris entre deux réalités inconfortables qu’il ne maîtrise guère. Celle d’une route maritime dominée par la marine américaine et une route terrestre dépendante d’une Russie elle-même soumise à des contraintes et déjà saturée.

Ni l’une ni l’autre ne lui offre une véritable autonomie énergétique. C’est précisément cette vulnérabilité fondamentale que la Chine entend compenser par son propre levier stratégique : le contrôle quasi absolu des terres rares.

Le second goulet : les terres rares chinoises

À cette asphysie immédiates des flux maritimes, Pékin oppose un levier d’une tout autre nature, notamment son contrôle structurel et quasi monopolistique des terres rares. Là où Washington agit par la foudre d’un blocus naval, la Chine exerce le pouvoir lent mais profond d’une domination industrielle patiemment construite sur plusieurs décennies.

Pékin contrôle aujourd’hui environ 60 à 70 % de l’extraction mondiale de terres rares, près de 85 à 90 % de leur traitement et raffinage, et entre 90 et 94 % de la fabrication des aimants permanents en néodyme-fer-bore, ces composants critiques sans lesquels aucun moteur électrique performant, aucune machine de lithographie avancée ni aucun système de guidage de précision ne peut fonctionner correctement.

Pour les terres rares lourdes, essentielles aux applications militaires et aux technologies de haute température, la part chinoise frôle souvent les 100 %.

Cette emprise n’est pas seulement quantitative. Elle est qualitative et systémique. En octobre 2025, par l’Annonce n° 61 du ministère du Commerce, Pékin a franchi une nouvelle étape. Toute exportation de produits contenant plus de 0,1 % de terres rares d’origine chinoise — même transformés à l’étranger — est désormais soumise à une licence d’exportation.

La symétrie avec la déclaration américaine est frappante dans le sens où Scott Bessent affirmait « Ils peuvent obtenir du pétrole. Pas du pétrole iranien », Pékin peut répondre, sans même hausser le ton : « Vous pouvez obtenir des terres rares. Pas des terres rares chinoises. »

Ce monopole n’est pas une simple position de marché car il constitue un goulet d’étranglement stratégique qui traverse l’ensemble des chaînes de valeur technologiques modernes. Chaque aimant permanent intégré dans les moteurs pas-à-pas des machines de lithographie EUV, dans les systèmes de propulsion des véhicules électriques, dans les générateurs d’éoliennes ou dans les têtes chercheuses de missiles dépend, directement ou indirectement, de cette filière dominée par la Chine. Couper ou ralentir ce flux, c’est toucher au cœur même de la capacité industrielle et militaire adverse.

Ainsi se dessine l’asymétrie fondamentale de cette confrontation. D’un côté, un blocus naval américain capable de produire des effets immédiats sur les flux énergétiques. De l’autre, un contrôle chinois sur des matières premières et des procédés industriels dont la substitution exigera des années, voire une décennie dans certains segments critiques. Deux armes, deux temporalités avec pour objectif d’affaiblir la chaîne d’approvisionnement adverse au point de convergence décisif.

Les deux chaînes qui convergent vers la même porte

Ces deux goulets d’étranglement, si différents par leur nature et leur temporalité, ne sont pas parallèles. Ils convergent inexorablement vers un même point stratégique : la fonderie de semi-conducteurs, et plus précisément vers ce qui constitue aujourd’hui le cœur battant de l’économie et de la puissance technologique mondiales — le transistor.

La chaîne pétrolière suit un parcours moléculaire complexe. Le brut qui franchit ou ne franchit pas le détroit d’Ormuz devient gaz naturel liquéfié, lequel alimente près de 42 % de l’électricité de Taïwan, cette île qui abrite TSMC, le fondeur le plus avancé de la planète. Ce même pétrole se transforme en naphta, puis en éthylène au sein des crackers pétrochimiques, fournissant les polymères nécessaires à l’emballage protecteur des puces. Il donne aussi, par ses sous-produits soufrés, l’acide sulfurique indispensable à la gravure des plaquettes de silicium. Chaque baril bloqué ou retardé affaiblit ainsi, étape après étape, la chaîne moléculaire qui aboutit à la porte d’un transistor.

La chaîne des terres rares suit un parcours magnétique tout aussi vital. Extraite et surtout traitée en Chine, elle devient des aimants permanents en néodyme-fer-bore, ces composants minuscules mais irremplaçables qui équipent les moteurs pas-à-pas des machines de lithographie EUV, les systèmes de positionnement ultra-précis, les groupes motopropulseurs des véhicules électriques, les générateurs d’éoliennes et les systèmes de guidage des missiles. Chaque kilogramme de terres rares retenu, ralenti ou soumis à licence affaiblit la chaîne magnétique qui, elle aussi, se termine au même endroit : devant le transistor.

Deux chemins radicalement distincts. Deux goulets d’étranglement aux mains de puissances opposées. Un seul point d’arrivée critique. La fonderie de semi-conducteurs apparaît ainsi comme le champ de bataille ultime de cette confrontation : celui où se joue non seulement la suprématie technologique, mais aussi la capacité future à produire l’intelligence artificielle, les systèmes d’armes de nouvelle génération et les infrastructures de la transition énergétique.

C’est précisément cette convergence qui donne toute leur intensité dramatique aux négociations à venir. Car ni le pétrole ni les terres rares ne sont des enjeux isolés. Ils sont les deux faces d’un même otage stratégique : la capacité industrielle et technologique dont dépend le XXIe siècle.

Deux offres, deux limites

Au-delà des déclarations du 15 avril, c’est la réalité des infrastructures qui révèle la fragilité des deux propositions faites à Pékin.

L’offre russe de compensation bute sur des contraintes physiques insurmontables à court terme. Les oléoducs ESPO et Power of Siberia-1 fonctionnent déjà à pleine capacité. Power of Siberia-2 n’existe pas encore. Le rail ne peut absorber qu’une fraction du volume manquant. Moscou fournit déjà entre 17 et 20 % du pétrole chinois ; promettre de compenser rapidement 1,38 million de barils par jour relève plus de la posture diplomatique que d’une solution logistique viable.

De son côté, le levier américain, bien que réel et immédiatement efficace sur les flux iraniens, reste une arme de pression sélective plutôt qu’une coupure totale. Pékin dispose de stocks stratégiques conséquents et peut encore faire transiter une partie de son approvisionnement non iranien. Le blocus rappelle surtout une vérité inconfortable : la Chine ne dispose d’aucune route énergétique pleinement souveraine. La voie maritime passe sous contrôle américain, la voie terrestre sous dépendance russe.

Pékin se trouve ainsi coincé entre deux puissances étrangères, chacune capable d’influencer son approvisionnement énergétique sans qu’aucune ne puisse lui garantir une véritable autonomie.

Cette double dépendance structurelle explique pourquoi le sommet de mai revêt une importance historique. Il ne s’agit plus seulement de négocier des tarifs ou des quotas, mais de déterminer si les deux plus grandes économies du monde peuvent construire une forme d’interdépendance gérée — ou si elles sont condamnées à renforcer mutuellement leurs goulets d’étranglement respectifs.

Car dans cette partie d’échecs, la maîtrise du brut et des métaux n’est qu’un prélude. La puissance ne réside plus seulement dans la possession de la matière, mais dans la capacité à la transmuer en intelligence. Or, cette alchimie moderne exige un flux que personne n’avait vu venir comme zone de rupture : l’électron. C’est ici que l’asymétrie s’inverse. Si Washington tient les vannes du pétrole mondial, elle semble perdre le contrôle de ses propres artères électriques, transformant la course à l’IA en un paradoxe thermodynamique : le passage du flux « Matière » au flux « Électron » marque le point où le poison lent chinois pourrait laisser les États-Unis s’asphyxier de l’intérieur, par simple incapacité à transporter l’énergie de leur propre ambition.

La contrainte ultime : les watts de l’IA

Goldman Sachs a récemment révisé ses prévisions : la demande mondiale en électricité des centres de données atteindrait 1 350 térawatt-heures d’ici 2030, soit une hausse de 220 % par rapport à 2023. À elle seule, les États-Unis devraient absorber 750 TWh, c’est-à-dire près de 60 % de la croissance mondiale incrémentale. La capacité installée des data centers américains doit presque tripler, passant de 32 gigawatts aujourd’hui à 95 gigawatts en 2030. Le coût estimé des renforcements du réseau électrique nécessaires pour acheminer ces électrons s’élève à 720 milliards de dollars.

Le réseau n’y arrivera pas. La file d’attente d’interconnexion aux États-Unis atteint aujourd’hui 2,2 térawatts — presque le double de la capacité totale de génération installée du pays — avec des délais moyens de cinq ans, contre moins de deux en 2008. Les centres de données se construisent en deux ans. Les lignes de transmission, elles, en prennent cinq à dix. Presque tous les réseaux régionaux américains sont projetés pour tomber sous la marge de réserve de sécurité de 15 % d’ici 2030. Les électrons n’arriveront tout simplement pas à temps.

C’est dans ce contexte tendu que le blocus du 13 avril a fait bondir les prix du pétrole. Le Brent a franchi les 102 dollars, le brut a augmenté de 40 à 50 % depuis le début de la crise. L’essence américaine a atteint 4,13 dollars le gallon en moyenne, et l’inflation énergétique s’est accélérée. Au moment précis où l’Amérique a le plus besoin d’énergie abondante et bon marché pour alimenter sa course à l’IA, le coût de chaque électron s’envole.

La comparaison avec la Chine est saisissante. Pékin a ajouté à lui seul 543 gigawatts de capacité électrique en 2024 — l’équivalent de près de 40 % de l’ensemble du parc américain actuel, construit en une seule année. La planification centralisée de la NDRC permet d’autoriser, de construire et de mettre en service des lignes à ultra-haute tension pendant que la file d’attente américaine stagne.

Ainsi, la contrainte limitante de l’intelligence artificielle n’est ni le calcul, ni les données, ni même les algorithmes mais plutôt l’énergie. Les watts. Et les watts sont devenus une arme géopolitique de premier ordre.

OpenAI l’a bien compris dans son récent document de treize pages qui propose de refonder le contrat social américain autour de l’IA : fonds de richesse publique, taxation des robots, semaine de quatre jours. Toute cette vision repose sur une hypothèse tacite : celle d’une abondance énergétique permettant à l’IA de générer une richesse colossale qui sera ensuite redistribuée. Or cette abondance n’existe pas aux États-Unis. Elle est même en train de s’éloigner, précisément au moment où la demande explose.

La course à la superintelligence ne sera pas remportée par celui qui produira le meilleur modèle. Elle le sera par celui qui pourra l’alimenter durablement et à un coût compétitif. Pour l’instant, sur ce terrain décisif, les États-Unis ne sont pas en position dominante.

La fenêtre qui se referme

L’asymétrie temporelle est ce qui rend les prochaines semaines particulièrement décisives. Les États-Unis peuvent actionner leur levier pétrolier dès aujourd’hui, avec une efficacité immédiate et démontrée. La Chine, elle, dispose d’un avantage structurel qui mord plus lentement : ses retards dans les terres rares se mesurent en mois, parfois en années. Mais ce poison lent a ceci de redoutable que les alternatives américaines — mines, usines de traitement, capacités de raffinage — nécessiteront entre trois et sept ans pour atteindre une échelle significative. Le projet Vault et la réserve stratégique offrent un tampon de quelques dizaines de jours. MP Materials et les engagements australiens ne compensent qu’une fraction infime du monopole chinois. Rien ne remplacera avant 2028 le traitement et la transformation dominés par Pékin.

À cet instant précis, les deux puissances détiennent simultanément leur levier maximal. Washington possède un blocus opérationnel. Pékin conserve un monopole de traitement et de transformation que nulle installation occidentale ne peut reproduire à court terme. Cette rare convergence crée une fenêtre étroite où un grand compromis reste possible.

Si le sommet du 14 au 15 mai débouche sur un accord substantiel, les deux camps pourront échanger l’accès à leur goulet respectif contre une stabilisation contrôlée de l’autre. La dépendance mutuelle se transformerait alors en interdépendance gérée, plus stable et moins risquée qu’une escalade ouverte.

Si, en revanche, la négociation échoue, chaque puissance commencera à se désarmer unilatéralement : les États-Unis accéléreront leur diversification des terres rares, tandis que la Chine développera ses routes alternatives, sa flotte fantôme et ses partenariats terrestres. Ce désarmement parallèle, loin d’apaiser les tensions, produira un monde plus fragmenté, plus coûteux et plus dangereux — une architecture de blocs rivaux où chaque chaîne d’approvisionnement sera doublée, chaque vulnérabilité transformée en forteresse.

Deux goulets d’étranglement. Une fonderie décisive. Et six semaines qui pourraient bien dessiner les contours de la seconde phase de cette confrontation.

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