Venezuela : vers une nouvelle “opération Noriega” sous l’ombre d’une intervention américaine

14 septembre 2025
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Venezuela : vers une nouvelle “opération Noriega” sous l’ombre d’une intervention américaine
Des partisans du gouvernement du président vénézuélien Nicolas Maduro participent à une marche en faveur de la «loi contre la haine et le fascisme» à Caracas, au Venezuela, le 22 août 2024. Image: Ronald Pena

Le 9 septembre dernier, Washington dépêchait au large du Venezuela un neuvième bâtiment de guerre, officiellement pour intensifier la lutte contre les cartels de la drogue. Derrière cet argument sécuritaire, plusieurs responsables proches de l’administration Trump évoquent pourtant une manœuvre d’une tout autre nature, qu’ils qualifient déjà de « seconde opération Noriega ».

Ce parallèle renvoie à l’intervention américaine du 24 décembre 1989, lorsque les forces armées des États-Unis renversèrent le général panaméen Manuel Noriega, alors figure de la libération nationale, sous l’accusation – jamais pleinement étayée – de trafic de stupéfiants.

La dynamique actuelle au Venezuela s’inscrit ainsi dans la continuité d’une tradition d’opérations militaires présentées comme des missions de « promotion de la démocratie » en Amérique latine et dans la Caraïbe. Une tradition qui, depuis des décennies, nourrit les interrogations sur les véritables objectifs géostratégiques de Washington dans son voisinage immédiat.

Les intentions de Washington ne se révèlent pas moins transparentes aujourd’hui qu’il y a trente-six ans, et nul ne s’emploie véritablement à les dissimuler. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth – que l’ascension de Donald Trump a propulsé au rang de véritable « ministre de la Guerre » – a déclaré sans ambages, lors d’un entretien accordé à la chaîne Fox News, que le président américain pourrait décider d’un changement de régime à Caracas. [1]

Le président américain, sans la moindre circonspection, a porté à cinquante millions de dollars – contre vingt-cinq précédemment – la prime offerte pour toute information menant à l’arrestation de Nicolás Maduro. Le motif avancé serait que le chef d’État vénézuélien représenterait une menace pour les intérêts du peuple américain et serait, de ce fait, « hors-la-loi ».

Or, cette décision s’accompagne d’un paradoxe manifeste dans la mesure où le 5 septembre, Donald Trump affirmait ne pas envisager de recours à la force pour renverser le gouvernement de Caracas. Une déclaration difficilement conciliable avec l’ampleur des préparatifs militaires et la volatilité coutumière de ses prises de position.

Dans ce contexte, les menaces émanant de Washington ne sauraient être prises à la légère. L’opération navale du 2 septembre en apporte une illustration. Un bâtiment vénézuélien a été pris pour cible dans le sud de la mer des Caraïbes, les forces américaines affirmant qu’il transportait des stupéfiants. L’attaque a causé la mort de onze ressortissants vénézuéliens.

À l’issue de cette action, le secrétaire d’État Marco Rubio s’est contenté d’indiquer que des membres du cartel du Tren de Aragua avaient été « neutralisés », sans fournir d’éléments probants. [2] Le Pentagone a, pour sa part, publié un bref communiqué confirmant une « frappe de précision », tandis que Donald Trump diffusait une vidéo, prétendument filmée par un drone, montrant l’explosion d’un navire en haute mer.

Comme le rapporte le Washington Post, l’incident survenu dans les Caraïbes constitue la première utilisation avérée de la puissance militaire américaine contre le gouvernement de Nicolás Maduro depuis le déploiement, fin août, d’un imposant dispositif naval dans la région sous couvert d’une « opération antidrogue » élargie. Huit bâtiments de l’US Navy y participent, traduisant une démonstration de force dont l’ampleur dépasse de loin les opérations de routine.

Selon le quotidien, les États-Unis ont positionné trois destroyers au large des côtes vénézuéliennes – l’USS Gravely, l’USS Jason Dunham et l’USS Sampson – dotés de systèmes Aegis et de quelque 1 200 missiles, ainsi qu’un sous-marin nucléaire et le bâtiment d’assaut amphibie Iwo Jima, transportant 2 500 marines. S’y ajoutent deux navires de débarquement, un bâtiment de projection polyvalent et le navire de zone côtière USS Minneapolis–St. Paul, embarquant garde-côtes et agents fédéraux chargés d’intercepter des cargaisons de stupéfiants et d’arrêter des suspects.

L’appui aérien est assuré par des hélicoptères AH-1Z Cobra, des avions d’attaque embarqués AV-8B Harrier et des appareils de reconnaissance P-8, tandis que le croiseur lance-missiles USS Lake Erie patrouille également à proximité des eaux vénézuéliennes. Un tel déploiement, difficile à justifier par la seule lutte antidrogue, révèle la gravité des intentions américaines, jusqu’à faire planer la menace d’une élimination ciblée de Maduro et d’un changement de régime.

À Caracas, ces mouvements sont perçus comme une atteinte directe à la souveraineté nationale. Lors d’une conférence de presse, Nicolás Maduro a averti que « les mains de Trump seront couvertes de sang », estimant que la Maison-Blanche cherche à entraîner les Caraïbes dans un conflit armé sous le prétexte fallacieux de la lutte contre les cartels. Il a dénoncé « la plus grave menace pour le continent latino-américain depuis un siècle », annoncé une mobilisation générale, placé l’armée en alerte maximale et appelé la population à rejoindre les forces armées pour défendre la République bolivarienne.

Nombre d’analystes décrivent la situation comme un « calme avant la tempête ». La position de Washington, résumée par la formule « Maduro doit partir ou être aidé à le faire », ne laisse guère place à l’ambiguïté. Le renforcement militaire américain dans les Caraïbes dépasse de loin les pratiques habituelles de la région, et l’utilité d’un croiseur lance-missiles ou d’un sous-marin nucléaire dans une prétendue opération antidrogue paraît, pour le moins, contestable. Des sources anonymes à la Maison-Blanche alimentent même la tension en affirmant que « l’horloge de Maduro est sur le point de sonner minuit ».

Cette escalade suscite des réserves aux États-Unis mêmes. Plusieurs experts notent que la destruction d’un navire suspect, plutôt que son interception et l’arrestation de son équipage, constitue une pratique atypique dans les opérations antidrogue. Adam Isaacson, directeur du programme de surveillance de la défense au Washington Office on Latin America (WOLA), souligne que « le narcotrafic présumé ne saurait justifier la condamnation à mort de Maduro ».

D’autres observateurs soupçonnent un arrière-plan économique puisque la Maison-Blanche vient de prolonger la licence de Chevron pour exploiter le pétrole vénézuélien, et deux cargaisons de brut vénézuélien ont récemment été livrées aux États-Unis.

L’hostilité de Donald Trump envers Maduro ne date pas d’hier. Dès mars 2020, le président américain avait soutenu une opération clandestine visant à capturer le dirigeant vénézuélien à Macuto, tentative finalement avortée. Cette persistance s’inscrit dans une longue tradition de contrôle de « l’arrière-cour » latino-américaine par Washington, héritée de la doctrine Monroe énoncée en 1823, lorsque les États-Unis, bien plus modestes qu’aujourd’hui, se réservaient déjà un droit de regard sur l’hémisphère occidental.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’affirmation des États-Unis comme première puissance occidentale a renforcé cet appétit d’influence. De Cuba au Guatemala, d’Haïti au Nicaragua, en passant par le Brésil et la Bolivie, l’histoire du XXᵉ siècle abonde en interventions visant à remodeler les régimes jugés hostiles. En 2019, le vice-président Mike Pence réaffirmait d’ailleurs cette conception sur Fox News, estimant que Washington avait « la responsabilité particulière de promouvoir la démocratie et la liberté dans cet hémisphère », citant explicitement le Venezuela.

L’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez en 1999 a marqué un tournant dans les relations bilatérales. Se réclamant d’un anti-impérialisme affirmé, Chávez a réorienté la politique pétrolière, renforcé le contrôle public de la compagnie PDVSA et financé des programmes sociaux avec les revenus des hydrocarbures, rompant avec des décennies d’exploitation étrangère.

Élu en 2013, Nicolás Maduro a poursuivi cette ligne. En 2019, la reconnaissance par Washington de l’opposant Juan Guaidó comme « président intérimaire » a scellé la rupture. Les initiatives actuelles de la Maison-Blanche apparaissent ainsi comme l’aboutissement d’une stratégie séculaire de prééminence dans l’hémisphère, révélant la permanence d’une doctrine qui, depuis deux siècles, ne cesse de modeler la politique américaine en Amérique latine.

Référence

[1] Le chef du Pentagone a évoqué la possibilité d’un changement de régime au Venezuela le 3 septembre 2025

[2] Les États-Unis et le Mexique coopéreront pour éliminer les cartels de la drogue.

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